LE TELEFON

 
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Au début de l'année 1991, je reçus un appel de mon ami animateur Yves-Charles FERCOQ : Un de ses collègues dessinateurs, Fernand ZACOT, s'était vu confier le graphisme pour la nouvelle sortie discographique de l'ensemble des titres enregistrés par Nino FERRER lorsqu'il était sous contrat avec la maison BARCLAY, appartenant à présent au groupe POLYGRAM. Ce dernier avait décidé de faire un dessin animé publicitaire avec le graphisme de ZACOT, qui n'avait jamais abordé le genre. Il fit donc appel à FERCOQ afin qu'il puisse animer ses dessins. Mais FERCOQ n'avait pas envie d'assurer la réalisation du film. Il me demanda donc de la prendre en charge...

Lorsque le dessin animé fut achevé et diffusé sur les écrans, POLYGRAM fût tellement satisfait du résultat qu'ils me contactèrent afin de savoir si l'on pouvait réaliser un clip sur le succès de Nino FERRER "Le Téléfon", où le chanteur serait mélangé à l'image avec du dessin animé. Il faut dire qu'à l'époque, la sortie du film "QUI VEUT LA PEAU DE ROGER RABBIT ?", dont la technique mélangeait astucieusement animation et prises de vues réelles, avait eu un certain retentissment sur les foules.

Fernand ZACOT imagina le scénario du film qui fût accepté par POLYGRAM et le travail commenca.
Il y eut tout d'abord une rencontre avec Nino FERRER qui nous a accueilli dans sa maison de Montcuq, dans le Gers. L'homme semblait épuisé par la vie mais son discours était emprunt d'un grand discernement et d'une solide expérience du show business. Egalement, le regard du chanteur était un mélange de tristesse et d'infinie bonté. Nino rediscuta du scénario avec nous et demanda des modifications car il était également coproducteur du clip qui était censé lui ouvrir une seconde carrière avec la sortie conjointe de sa compilation discographique.

Le film ne fût pas facile à réaliser. Tout d'abord, Nino avait considérablement vieilli et il fallait lui redonner une seconde jeunesse afin que le public le retrouve, tel qu'il l'avait conservé dans son esprit : fringuant, malicieux et débordant d'énergie. De longues heures de maquillage furent donc nécessaires et Marie - Pierre BUREAU du COLOMBIER, qui fît des miracles avec ses poudres et ses pinceaux. Egalement, les cheveux du chanteur, longs et ternes étaient le plus souvent réunis par une queue de cheval qui n'était pas du plus heureux effet. Jamais je ne pus convaincre Nino de changer de coiffure pour le film et je dus tourner le clip avec ce handicap qui était loin d'avantager le chanteur. Enfin, Nino avait choisi un costume "cartoon" pour se représenter dans le film, qui le ridiculisait plutôt qu'autre chose. Le Producteur : Paul BASSI, une ami d'enfance que j'avais soudainement retrouvé par un heureux hasard chez POLYGRAM, et moi même, tentèrent de de le dissuader de ce choix qui ne correspondait plus à son âge. Mais rien n'y fit. Egalement, Nino exigea qu'il soit uniquement chaussé avec ses bottes de cow-boy, qui détonnaient sérieusement avec son costume "cartoon".
Les prises de vues commencèrent donc au Studio EXPOSURE de St Maurice en mai 91 avec tous les handicaps cités. La chose n'était pas aisée pour Nino qui devait jouer la comédie sur un fond bleu uni, en imaginant qu'il évoluait avec des personnages de dessin animé autour de lui. Egalement, il effectua avec courage et humour des mouvements de lui même pris en "pixillation". C'est à dire filmés image par image en décomposant ses mouvements, phase par phase. Cela le fatigua beaucoup car ce genre de prise de vues nécessitient des heures de patience sous les projecteurs du studio qui dégagent un chaleur souvent infernale. Mais le chanteur se prêta à tous ces impératifs techniques avec une gentillesse et un professionnalisme qui subjugua toute l'équipe du film.




L'animation fut prise en charge par Yves-Charles FERCOQ et deux autres "pointures" du métier : l'excellent Patrick COHEN et le facétieux Philippe SAULNIER, que j'allais réengager par la suite pour la création de "SAMBA & LEUK". La trace, la gouache traditionnelle et les prises de vues banc-titre furent effectuées au Studio TYPHOON avec la talentueuse équipe de Jean CUBAUD. Notons également la présence et l'incroyable savoir faire de Gigi BONNIN, qui traça et gaouacha les films de Paul GRIMAULT et de Jean IMAGE dans les années d'or du dessin animé Français. Les effets spéciaux et la combinaison prise de vues réelles/dessin animé furent prises en charge par le Studio DURAND.



Lorsque le film fût achevé, Nino FERRER se rendit enfin compte du manque de tenue du personnage qu'il avait choisi de composer. Il exigea alors des remontages, des coupes, des prises de vues supplémentaires.
Tout le monde s'exécuta de bonne grâce et avec diligence. Mais il était trop tard et le mal était fait.
Cependant, le film fût largement diffusé sur les écrans de télévision et connut un certain succès. Même si l'image de Nino FERRER avait changé, son talent restait intact. Malgré tout, ni le clip ni la compilation éditée par POLYGRAM ne permirent à Nino de faire le come back qu'il espérait tant depuis des années.
Il en souffra beaucoup, je crois...

Nino s'en retourna donc dans le Gers, où il se consacra à la peinture et fit même au cours des années qui suivirent, quelques expositions dans le village de Montcuq, qu'il aimait tant. Puis, comme l'avait fait Vincent VAN GOGH, il décida de mettre fin à ses jours en été 1998, s'administrant une balle de fusil dans un champ de blé. Son décès prématuré a causé de la peine à bien des gens qui l'aimaient car depuis la fin de ses années de gloire, Nino s'était refermé sur lui même en ayant toujours refusé de reconnaître que même si il ne pouvait plus être la star qu'il avait été, son oeuvre restait dans les esprits de tous les Francophones, qui l'avaient adopté comme un bastion incontournable de leur patrimoine culturel.

Il me reste de Nino FERRER, l'image d'un homme hyper sensible, extrêmement cultivé, luttant sans cesse entre l'âge adulte et l'enfance et partagé entre un ego énorme, propre à tous les artistes et une générosité sans bornes. Nos rapports furent passionnés, quelques fois houleux mais toujours emprunts d'un grand respect que nous avions l'un, vis à vis de l'autre. C'était un Grand Monsieur de la chanson Française et son souvenir restera longtemps encore, gravé dans ma mémoire.