LE CHANT DES SIRÈNES

 
   
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SCENARIO ET DIALOGUES
NAOUFEL BERRAOUI


SEQUENCE I

Ext. Jour. Port

Abdou ferme l'entrepôt, se retourne vers son apprenti et lui ordonne :

Abdou : Ecoute, lundi je te veux ici à 7h tapantes .Tu sais j'en ai jusque là de tes excuses bidons…

L'apprenti : Comme vous voulez, Patron… ( Sourire ironique).

Abdou l'ignore et se dirige vers un bateau accosté devant l'entrepôt.
Il admire avec stupéfaction le grand engin jusqu'à ce que la voix d'un de ses amis, le sorte de sa méditation.

L'ami : Alors Abdou, tu ne penserais pas à te barrer par hasard ?..

Abdou : Je ne demanderais pas mieux… Pourvu qu'on m'emmène au moins, jusqu'aux portes de l'Espagne…

L'ami : Et tu continueras à la nage, c'est ça, n'est ce pas ?

Embarrassé, Abdou sourit et hoche la tête.

L'ami : Et puis rassure-toi. Ce bateau part en Ukraine.

Abdou : Tant pis… S'il me permet de quitter ce bled, ça fera l'affaire.

L'ami : Ah, ça, je suis tout à fait d'accord ! Oublions tout ça. Qu'est ce que tu fais ce soir ?

Abdou : Je suis invité chez le fils d’Omar : l'armateur. Il a obtenu un visa long séjour en France. Il veut fêter ça.

L'ami : Quel coup ! Il a du pot celui-là !.. Mais n'oublie pas que c'est le fils d’Omar. Bon, je te laisse. Et je conseille d'en faire autant. Tu risques d'attirer les soupçons des gendarmes…

L'ami s'en va. Abdou le suit du regard, puis prend la direction inverse.


SEQUENCE II

Intérieur nuit, chez Abdou.

Abdou a mis de beaux vêtements.
Il se parfume, range ses cheveux devant le miroir, prend ses chaussures et se dirige vers la chambre de séjour pour les mettre.
Là, il entend une voix de femme qui raconte une histoire…

Voix off : …L'ogresse des Mers lui dit : Cette fois, c'est fini pour toi.. Je t'avais pourtant prévenu de ne plus t'aventurer dans mon territoire. Le pêcheur, triste et timoré se met à pleurer, en jurant par tous les Saints, qu'il ne recommencera plus jamais…

Abdou entre dans la chambre et trouve sa mère , en train de raconter un conte à ses petits frères.

La Mère : Soudain, une lumière aveuglante jaillit des ténèbres, plus aveuglante que tout autre lumière.. Et c'est là qu'une sirène apparut, belle et luisante. Elle mena une rude bataille contre la méchante ogresse, qu'elle chassa des lieux après lui avoir donné une bonne raclée de sa longue queue de poisson. Ainsi, grâce à Dieu, le pêcheur fut sauvé.

On entend s'élever les enfants qui applaudissent.

Cut


SEQUENCE III

Une villa près de la mer de laquelle on entend une musique populaire.

Abdou, en compagnie avec un groupe de jeunes.

Une fille se dirige vers Abdou et essaie de l'attirer vers elle pour qu'ils dansent ensemble.
Abdou, gêné, s'exécute.
Les rires et les commentaires des jeunes s'élèvent.
Le groupe se dirige vers la piste de danse.
Abdou en profite pour s'éclipser.
Il se retourne vers le buffet et aperçoit le fils d’Omar, en compagnie d'un jeune homme et sa copine.

Oueld Omar : Je suis allé la première fois devant le Consulat .. Les gens y étaient déjà entassés. Il y avait une file désespérante… On dirait que tout le monde voulait partir en France.

L'invité : Justement ! Il n'y a plus rien à foutre ici ! Figurez-vous que même ma Grand-Mère répète toujours la même chanson : Elle désire partir en Italie, chez mon frère prétextant qu'elle veut se soigner là bas… ( Il sourit ). Et moi, je lui lance : Tu n'as qu'à attendre ton tour, parce que ça va bientôt faire deux ans que j'attends mon certificat d'hébergement, sans résultats !

Oueld Omar : Bref, l'immense foule m'a fait rebrousser chemin.. Je suis parti alors trouver M onsieur Martial, l'associé de mon père. On est allés dans sa caisse, une superbe MERCEDES 500 dernier cri… Nous avons été reçus comme des princes chez le Consul .un petit coup d'œil sur mon relevé de compte… Et il nous offrit du bon café et un beau visa long séjour !

Oueld Omar se retourne et trouve Abdou sidéré par son récit.

Oueld Omar : Qu'est ce qui te prends Abdou ? Tu ne songerais pas à aller faire un tour là bas ?.. Je t'enverrai une invitation si tu veux…

La copine : Tu voudrais rendre les Françaises dingues en leur envoyant un si beau garçon ? (Sourire ironique ).

Abdou : On ne se moque pas des hommes, s'il te plaît !

Tout le monde rit.
Abdou esquisse un sourire forcé.
Une autre fille les rejoint.

La Fille : Alors Messieurs, on va passer toute la nuit ici ? Qu'est ce que vous diriez d'un tour sur la côte ?


SEQUENCE IV

Extérieur nuit, devant la villa.

Le groupe de jeunes est devant les deux voitures.
L'un entre en voiture et met une cassette ( le volume à fond).
Tout le monde prend place dans les deux voitures, qui démarrent laissant derrière elles, un mélange de voix humaines et de musique.

La caméra les suit jusqu'à ce qu'ils s'évanouissent dans le noir de la route côtière.


SEQUENCE V

Extérieur nuit, falaise.

Les deux voitures sont devant une falaise, près d'un marabout.
Une lumière les éclaire par intervalles (Phare).
Le vin fait tourner la tête à tout le monde.
Ils chantent bruyamment.
Des bouteilles de bière vides, sont parsemées ici et là.
Abdou sort de la voiture en chancelant et s'éloigne de la voiture pour se soulager sur un rocher.

Oueld Omar : Lève le pied !

Abdou se retourne vers ses amis.
Il leur sourit et aboie comme un chien abattu.
Tout le monde rit.

La Copine : Et si on le laissait là, pour voir ?

Oueld Omar : Il va finir par perdre la tête, mais tout compte fait, pourquoi pas ?

Oueld Omar fait signe au chauffeur de l'autre voiture, afin qu'il le suive.
Ils font vite marche arrière.
Abdou les entend et essaie de les rattraper sans y parvenir.
Il s'arrête et les suit du regard.
En les voyant s'éloigner, Abdou fait demi-tour et s'installe à côté du marabout devant la mer.

Abdou à l'air terrifié.
Il essaie de chasser le sommeil de ses yeux.
Un bruit le fait sursauter.
Puis, il cède de nouveau à un sommeil entrecoupé.
Soudain, l'eau paraît s'éclairer d'une lumière légère.
La lumière se renforce progressivement jusqu'à ce qu'elle l'inonde complètement.
Epouvanté, il ouvre les yeux et trouve devant lui, une sirène qui lui sourit.
Abdou reste bouche bée..

La Sirène : Bienvenue , Monsieur Abdou…Vous devez vous estimer heureux car je n'apparais qu'une fois tous les cinquante ans…. C'est mon gage pour ce Saint. Par votre présence ici même et en à cet instant, vous venez d'ouvrir les portes du bonheur. Faites un vœu et vous verrez se réaliser tous vos fantasmes les plus fous…

(Abdou essaie de parler).

La Sirène : Chut… Pas maintenant… Patientez, Monsieur Abdou que j'ai terminé mon pèlerinage et rendez-vous la semaine prochaine sur « le rocher Saint Gommry », à minuit précises.

La sirène replonge dans l'eau.
Toujours épouvanté, Abdou récite des Versets Coraniques.
Il a la gorge nouée.
Il est au bord des larmes.

Cut.


SEQUENCE VI

Extérieur jour. (Aurore).

Abdou est sur la route.
Il fait l'auto-stop.
Un camion s'arrête.
Il y monte.


SEQUENCE VII

Extérieur nuit. Port.

Abdou passe devant un groupe de pêcheurs qui déchargent la cargaison d'un chalutier.
Il se dirige vers le kiosque de Ba lhachmi ( vendeur de thé et de sandwichs ).
Le kiosque est adossé au mur d'un des bateaux du port.
Il est éclairé par une lampe à gaz.
Abdou arrive près de Ba lhachmi et s'installe près de lui sur une caisse de sardines vide.
Il demande un verre de thé et un sandwich de sardines.
À peine le dernier client parti, Abdou demande a Ba lhachmi :

Abdou : Dis-moi Ba lhachmi, crois-tu que les sirènes existent vraiment ?

Ba lhachmi, l'interroge d'un air stupide : Tu parles de ces créatures mi-femmes mi-poissons ? Tu parles de croire, j’en ai même vu !

Abdou
: (excité) : Comment elle est ?

Ba lhachmi ,(gêné) : Je l'ai vue de loin .. Mais je t'assure qu'elle existe ! Qui penses tu être devant l'enrichissement du Hadj Aïssa ? La sirène bien sûr ! Mais ce qui me rend surtout malade, c'est que c'était censé être à sa place… J'ai loupé toute cette fortune d'un petit poil.

Abdou : Et si je te disais que je l'ai vue ?

Ba lhachmi le dévisage en silence. Ses yeux brillent d'une lueur étrange.

Cut.


SEQUENCE IX

Extérieur nuit.

La barque est maintenant en pleine mer.
Abdou et Ba lhachmi attendent en silence.
Ba lhachmi sort de sa djellaba, une bouteille de vin bon marché et en verse un verre qu'il boit d'un seul coup.
Il en verse un autre et le donne à Abdou qui le refuse d'un geste de la main, tandis que ses yeux parcourent la mer obscure.

Ba lhachmi vide le verre d'un seul trait et demande à Abdou :

Ba lhachmi : Quand elle sera là, qu'est ce que tu lui demanderas ?
Abdou : Me faire passer en Espagne en toute sécurité. Je n'ai pas envie de laisser ma peau dans ces embarcations de la mort qu'on emprunte au nord..
( silence ). Et toi Ba lhachmi ?

Ba lhachmi : Moi, je lui demanderai un peu de fric… Enfin, assez pour pouvoir faire mon pèlerinage et embrasser la tombe de notre cher Prophète. ( Il pleure brusquement et boit son verre de vin rouge)… Et que Dieu nous préserve de cette maudite boisson !

Ba lhachmi les yeux dans le ciel, soupire profondément.

Quelques heures après, les deux hommes dorment recroquevillés.
Une forte lumière braquée sur eux les fait sursauter.

Abdou : Debout ! Elle est là ! Regarde !..

Ba l'hachmi : Dieu le miséricordieux !

Abdou : C'était vrai alors, j'étais pas ivre.

Ba l'hachmi : Paix soit sur toi ô notre Prophète !.. Demande lui Abdou, demande lui de t'emmener en Espagne…

Leurs yeux fixent l'origine de la lumière.
Apparaît alors, un bateau des gardes côtes duquel surgit la silhouette d'un officier.

L'Officier : Bienvenue à nos illustres conquistadors !

Abdou se retourne vers Ba l'hachmi.
L'officier apparaît plus clairement maintenant.
Il tend une corde aux deux hommes

L'Officier : Allez, Abdou, à toi Hachmi, finie la balade nocturne.. En attendant les rires et quolibets de l'équipage des gardes côtes.