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L'ATALANTE "
HISTOIRE D'UNE RESTAURATION
par Jean-Louis BOMPOINT
Cet
exposé exprime des points de vue totalement subjectifs qui le situent
entre le manifeste et l'auto portrait d'un Homme de Cinéma.
Manifeste par ses choix artistiques et la mise en valeur de certains Auteurs
(et de certaines de leurs uvres), auto-portrait de l'humble tâcheron
Cinéma que je suis car lorsque l'on parle des êtres aimés
et des uvres admirées, on parle d'abord de soi-même.
Ce site dévolu à Jean VIGO et à son long métrage,
est dédié à Michel SCHMIDT, qui fût mon formidable
Producteur chez GAUMONT, lorsque je fus engagé en 1990, pour participer
à la restauration de "L'ATALANTE" et qui m'a toujours
soutenu dans mes actions et initiatives.
INTRODUCTION
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Lorsque
j'ai été contacté par le Centre Culturel Français
de Groningen afin de présenter le travail de restauration que
j'ai pu effectuer sur L'ATALANTE de Jean VIGO, j'ai ressenti en même
temps une grande joie et un pincement au coeur. Une grande joie, parce
que le fait de débattre de VIGO et de son oeuvre reste un de
mes sujets de conversation favoris dès qu'il s'agit de parler
Cinéma... Un pincement au coeur parce que cette formidable
et étrange aventure qu'a été cette restauration,
m'a laissé des traces indélébiles où l'angoisse
et la souffrance ne sont pas exclues. Je vais humblement essayer de
vous relater en quelques mots l'odyssée de ce navire cinématographique
dont le parcours a été riche en péripéties
tant au point de vue technique qu'humain. Avant de commencer mon récit,
je tiens à préciser que tous les propos et informations
qui vont être énoncés devant vous aujourd'hui,
n'engagent que moi . Je tâcherai cependant de rester fidèle
et objectif face aux événements qui se sont déroulés
dans la restauration de L'ATALANTE et suis heureux de répéter
encore une fois que mon seul but au cours de cette aventure aura été
de respecter et tenter de faire revivre dans son intégralité
l'oeuvre de Jean VIGO.
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COMMENT
LA MUSIQUE DE JAZZ PEUT MENER À L'ATALANTE
En
1983, mes études universitaires sont achevées, je décide
donc de quitter Bordeaux où je vivais chez mes parents afin de
gagner la capitale pour y réaliser mon premier film professionnel
HISTOIRE D'UN CLOWN
, qui venait de bénéficier d'une aide à la production
de la part du Centre National de la Cinématographie. Il fallait
que je quitte Bordeaux pour tenter de m'établir définitivement
à Paris, seule ville Française où l'on peut, hélas,
exercer à peu près correctement la profession de cinéaste...
Les débuts ont été plus que pénibles et mon
porte monnaie était plus souvent vide qu'à son tour. Par
bonheur, je pratiquais la musique de jazz depuis de longues années
et je dois avouer que le fait d'aller me produire dans les jazz-clubs
Parisiens m'a souvent aidé à survivre, une fois mon court-métrage
achevé... C'est au cours de l'une de ces nocturnes jam- sessions
que je fis la connaissance d'un pianiste fort sympathique qui répondait
au nom de Pierre SIGAUD. Pierre pratiquait la musique en amateur et une
fois son travail d'administrateur auprès de la Cinémathèque
Française achevé, il aimait faire swinguer les ivoires de
son clavier auprès de musiciens animés par la même
passion. Pierre SIGAUD n'ignorait pas que j'étais un réalisateur
en herbe, connaissait ma passion pour le cinéma Français
et mon amour pour l'oeuvre de Jean VIGO. Aussi, fût il heureux de
m'apprendre que la Cinémathèque Française était
en possession d'éléments plus ou moins inédits de
L'ATALANTE, que l'on avait retrouvé depuis peu. Enthousiasmé
par la nouvelle, je lui demandais si il était possible de voir
ces bobines en projection privée. Étant un administratif,
Pierre me répondit que cela n'était absolument pas de son
ressort et qu'il valait mieux que j'adresse un courrier à Vincent
PINEL, alors Conservateur au sein de la Cinémathèque. J'écrivais
donc une longue lettre auprès de Mr PINEL au mois de juillet 1984,
en expliquant mes motivations pour L'ATALANTE, dont je n'avais vu qu'une
version mutilée, exploitée par FRANFILMDIS depuis de trop
longues années... Mais l'épure de ce chef d'oeuvre m'avait
suffisamment marqué pour que j'aie l'appétit de connaître
ce qui n'avait jamais été encore divulgué au public...
Le doigt était mis dans l'engrenage de la passivité...
PATIENCE
ET LONGUEUR DE TEMPS...
Vincent PINEL eut la gentillesse de me répondre... en juin 1986,
qu'il était extrêmement occupé mais qu'il me serait
cependant possible de visionner en projection privée les inédits
de L'ATALANTE, dès qu'il aurait un moment de libre. Ainsi je dus
attendre jusqu'en juin 1988 pour recevoir une lettre aux armes de la Cinémathèque
Française, m'invitant à me rendre au Palais de Chaillot
pour découvrir les bobines tant espérées... Entre-temps,
j'avais participé, en novembre 1985, au Festival International
du Film d'Amiens, où mon film était sélectionné.
Là, je fais connaissance d'un Producteur Canadien à la forte
personnalité: Louis DUSSAULT, qui entre deux signatures de contrats,
m'annonce qu'il avait rencontré au sein du Festival, une personnalité
non dénuée d'intérêt: Luce VIGO, la fille du
grand Cinéaste ! Immédiatement, je demande à Louis
si il est possible de la rencontrer et quelques minutes plus tard, je
serre avec émotion la main de Luce. Bien entendu, je lui fais part
de ma passion pour VIGO et lui demande si elle a connaissance des inédits
de la Cinémathèque que je cherchais désespérément
à visionner. Luce connaissait l'existence de ces bobines, mais
quelques personnes bien intentionnées lui avaient affirmé
qu'il n'y avait "rien d'intéressant à en tirer".
Sur le coup, j'étais déçu, mais quelque chose d'inexplicable
me disait en mon fort intérieur, que ce n'était pas vrai
et qu'il me fallait voir ces bobines à tout prix. Je devais attendre
trois ans avant de voir mon souhait se réaliser...
LA
RÉVÉLATION ET LA PUNITION

J.L.BOMPOINT & PIERRE PHILIPPE & LUCE VIGO
Le 10 juin 1988, étrennant mes vingt-huit ans, je me rends au Palais
de Chaillot où Vincent PINEL m'attendait. J'avais prévenu
Luce VIGO de l'événement, ainsi que Françoise JAUBERT
(fille du compositeur Maurice JAUBERT
dont j'avais fait la connaissance en adhérant la même année
à l'association musicale qu'elle présidait). Là,
nouvelle déception, Vincent PINEL m'annonce que le projecteur 35m/m
de la Cinémathèque vient de tomber en panne et qu'il me
sera impossible de visionner les rushes de L'ATALANTE ce jour. Voyant
les bobines tant convoitées, disposées sur un petit chariot
à roulettes bien connu des salles de montage, je demande à
Vincent PINEL si il ne serait pas possible que je visionne ces images
et ces sons sur une table de montage. S'étant assuré que
je connaissais le fonctionnement de l'appareil, Vincent PINEL me laisse
seul avec une quinzaine de boîtes de 300 mètres, me souhaitant
une bonne projection. Le miracle allait commencer et les embêtements
aussi... La révélation a été immédiate.
A la vue des premières séquences synchrones défilant
sur la table de montage, je découvrais enfin les pièces
manquant au puzzle du film mutilé que je connaissais par cțur.
Puis ce furent les rushes muets, inédits et superbes où
l'on pouvait découvrir VIGO passant furtivement devant la camera
de Boris KAUFMAN
tandis que Pierre MERLE et Charles GOLDBLATT
caressaient des chats sur le pont de la péniche. Enfin vint le
tour des musiques et des sons seuls où je pus entendre la voix
de Jean VIGO dirigeant ses comédiens, où les mélodies
de Maurice JAUBERT
ressortaient du passé comme par miracle, entraînées
par le maigre faisceau orthochromatique du son optique. C'étaient
trop d'émotions dans une seule journée, les larmes coulaient
de mes yeux tant le spectacle qui se déroulait devant moi me paraissait
incroyable et beau. Dès lors, une idée me vient en tête.
Elle allait devenir un credo: "Il faut restaurer L'ATALANTE ".
A ces mots, Vincent PINEL me fit revenir sur terre; certes, il comprenait
mon émotion devant la vision de ces bobines, mais il fallait que
j'oublie tout cela très vite. La Cinémathèque Française
comptait effectuer une restauration du film sous sa direction et il n'y
aurait pas de place pour moi pour y travailler, l'équipe étant
au complet. -"Surtout, gardez la connaissance de ces éléments
dans le plus grand secret et ne dites rien à personne !" me
dit Vincent PINEL en me raccompagnant. "Pas même à Luce
VIGO et à Françoise JAUBERT ?",tentais-je timidement,
"À personne Mr BOMPOINT, ceci est confidentiel..." J'étais
très embêté. Je n'avais pas le droit de dire à
Luce et à Françoise que j'avais vu de quoi restaurer sérieusement
L'ATALANTE sans pour autant obtenir la version complète du film.
Plusieurs jours passèrent et le fait de ne rien pouvoir dire à
Luce et Françoise commençait à devenir de plus en
plus désagréable à mon esprit. Je trouvais injuste
qu'elles ne soient pas informées. Peut être ai-je commis
une bêtise, mais j'ai finalement décroché mon téléphone
pour appeler Luce et Françoise. Là, je me suis aperçu
que j'avais déclenché une poudrière lorsque j'ai
expliqué ce que j'avais vu et entendu au Palais de Chaillot. J'ai
eu beau dire que tout ceci était confidentiel, j'ai cru comprendre
à la fin de mes deux appels que Vincent PINEL allait recevoir des
nouvelles de Luce et Françoise. Après tout, je n'allais
avoir que ce que je méritais: de sérieux ennuis avec la
Cinémathèque Française. Ceux-ci ne se firent pas
attendre et prirent la forme d'un coup de fil de Vincent PINEL m'annonçant
d'une voix glaciale: -" Vous vous êtes grillé à
vie avec la Cinémathèque Française, je ne veux plus
entendre parler de vous Monsieur BOMPOINT !". Bien qu'ayant l'impression
d'avoir pour mon avenir professionnel, commis une gaffe monstrueuse, je
partais en vacances l'esprit soulagé d'avoir dit la vérité
à Luce et à Françoise. D'Espagne, j'écrivais
une longue lettre à Luce, lui relatant de mémoire tous les
plans et les sons que j'avais eu le bonheur de découvrir. Luce
me rappela lorsque je fus rentré pour me dire qu'il fallait laisser
parler les gens et que le temps arrangerait un jour les choses... Ses
paroles me rassurèrent, mais je restais persuadé que j'étais
définitivement banni de l'enceinte de la Cinémathèque
Française. Chose difficile à admettre pour un jeune cinéaste...
RÉDEMPTION
Décembre 1989, je termine la réalisation d'un dessin animé
publicitaire pour l'EDF. Au studio, le téléphone sonne.
Un certain Michel SCHMIDT, de chez GAUMONT demande à me parler...
Il s'occupe entre autres du catalogue FRANFILMDIS que GAUMONT a racheté
à Henri BEAUVAIS. Dans ce catalogue, un film parmi tant d'autres:
L'ATALANTE. GAUMONT, qui est le producteur originel du film, a décidé
de restaurer ce long-métrage afin de le présenter à
la séance d'ouverture de la journée du film restauré
au Festival de Cannes 1990. "Luce VIGO m'a dit que vous étiez
tout indiqué pour ce genre de travail, êtes vous intéressé
de collaborer avec nous ?" me demanda SCHMIDT d'une voix chaleureuse...
Deux heures plus tard, je me retrouvais dans les luxueux locaux de GAUMONT,
à Neuilly sur Seine. Là, Michel SCHMIDT m'accueille avec
un grand sourire en m'expliquant que Luce lui avait tout raconté
à mon sujet concernant le malheureux incident du Palais de Chaillot.
A présent les ennuis étaient terminés: j'étais
choisi avec Pierre PHILIPPE, conjointement par GAUMONT et Luce VIGO, afin
que nous dirigions officiellement la restauration de L'ATALANTE. Je n'osais
y croire tant la surprise était de taille. Le rêve devenait
réalité et le contrat fut signé dans l'heure. Restait
à se mettre au travail. La première chose fut de remercier
chaleureusement Luce VIGO pour m'accorder un tel honneur et une telle
confiance. Ensuite, je partis à la rencontre de Pierre PHILIPPE,
auteur, réalisateur, critique cinématographique et spécialiste
de l'histoire du film ancien. Le premier contact eut lieu chez moi en
compagnie de Luce. Je fus immédiatement impressionné par
la personnalité de Pierre PHILIPPE, personnage érudit, plein
d'humour grinçant et résolument hautain devant le commun
des mortels, caste où j'avais le malheur d'appartenir à
ses yeux. Cela m'inquiéta quelque peu mais je restais persuadé
que nous allions faire connaissance et que d'ici quelques jours, la glace
serait rompue. GAUMONT avait installé le Q.G. de L'ATALANTE au
sein de sa cinémathèque à Joinville le Pont
, dans les ex-studios PATHE, à côté des légendaires
laboratoires GTC. J'adore ce lieu, il transpire le cinématographe.
La poésie de ses bâtiments remplis de bobines et de machines
infernales, couronnés par la cheminée géante des
labos, me font dire que cette place a vraiment quelque chose de magique
et d'intemporel. C'est vraiment l'endroit idéal pour travailler
la pellicule. Là, je fis la connaissance des monteuses négatif
des actualités GAUMONT, de Manuela PADOAN qui allait assurer le
suivi commercial et administratif du film et de Laure FORESTIER, qui dirigeait
le lieu. A quelques mètres de là, GAUMONT nous avait loué
une salle de montage ultramoderne au sein des AUDI de JOINVILLE. Le visionnage
des rushes et éléments originaux en nitrate inflammable
se ferait chez GAUMONT sur table spéciale, et le montage définitif
dans notre salle des audi. Il y avait également un laboratoire
photographique à notre disposition équipé d'un appareil
à reproduire et à agrandir les photogrammes 35m/m. J'avais
obtenu de GAUMONT d'être le chef-monteur du film. Nous étions
le 3 janvier 1990 et pouvions commencer à travailler.
INVENTAIRE, PARTAGE DU TRAVAIL ET ENQUETE SUR LE PASSE
D'un commun accord avec Pierre PHILIPPE, nous décidâmes de
visionner TOUTES les copies existantes du film de VIGO, afin de vérifier
si l'on pouvait retrouver un quelconque élément oublié
et de choisir la meilleure qualité pour la production du nouveau
master. Comme chacun le sait, il y a eu quatre versions de L'ATALANTE
présentées au public: une première version montée
par Louis CHAVANCE
selon les souhaits de VIGO en 1934, qui a été refusée
par GAUMONT FRANCO FILM AUBERT et qui a été remaniée
par le même CHAVANCE sous un nouveau titre: LE CHALAND QUI PASSE
. Dans cette version, la musique de Maurice JAUBERT
a été tronquée au profit d'une mélodie en
vogue à l'époque, intitulée comme le nouveau titre
du film et composée par C.A BIXIO. De nombreux plans ont été
élagués et le film ne durait plus que 65mn au lieu des 84
originelles. En 1940, Henri BEAUVAIS qui dirige FRANFILMDIS, rachète
le catalogue GFFA et par souci d'authenticité, tente de redistribuer
le film sous son titre original en replaçant du mieux qu'il a pu
la musique de JAUBERT et les plans qu'il avait fait couper par souci commercial
lorsqu'il était actionnaire chez GAUMONT en 1934. Mais le négatif
de cette nouvelle copie a été détruit pendant la
guerre. Ce n'est qu'en 1950 que La Cinémathèque Française
réitère l'opération et offre à nouveau au
public une copie de L'ATALANTE dont la qualité technique est exécrable.
C'est à partir de cette version "officiellement reconnue comme
la plus fidèle à l'esprit de VIGO" que nous avons,
avec Pierre PHILIPPE, décidé de travailler afin de combler
les vides et restituer l'oeuvre dans son intégralité. Nous
avons donc visionné un nombre incalculable d' "Atalantes"
et de "Chalands qui passent". Le plus petit mètre de
positif, de négatif, de lavande, de contretype et de son optique
sont passés au crible. Nous notifions très soigneusement
les références des éléments de qualité
qui allaient constituer la facture du nouveau négatif du film restauré.
Puis nous nous sommes répartis les tâches urgentes à
accomplir avant de commencer la restauration physique du film. Pierre
PHILIPPE allait faire une enquête afin de retrouver tous les survivants
du film pour y glaner quelque secret oublié et j'allais de mon
côté, établir un relevé plan par plan, image
par image, son par son, de tous les problèmes techniques et esthétiques
à résoudre pour la version de 1950. Comme élément
de comparaison j'utilisais le premier découpage de VIGO, publié
dans l'ouvrage de Pierre LHERMINIER: Jean VIGO, Oeuvre de Cinéma.
Au
bout d'un mois de travail, j'avais achevé un rapport complet
des 459 plans du film tenant sur 92 pages. Ce document, qui établissait
un cahier des charges, allait nous être utile durant toutes
les opérations à venir. De son côté,
Pierre PHILIPPE avait retrouvé la trace de Charles GOLDBLATT
, ami intime de VIGO et parolier des chansons du film, Pierre MERLE,
assistant de Jean VIGO, Henri STORCK, ami intime et assistant de
VIGO, Jacqueline MORLAND
- CARDON, script-girl du film, Pierre CHAVANCE
, le fils du monteur originel, Claude AVELINE, exécuteur
testamentaire de Jean VIGO et Jean DASTE
, comédien. Par ailleurs, j'avais réussi à
rentrer en contact avec Jean-Paul ALPHEN, assistant opérateur
de Boris KAUFMAN et Marie DEA qui fut mariée à Fred
MATTER, script-boy du film. Armés d'un magnétophone
et parfois d'une caméra, nous sommes allés recueillir
les souvenirs de tous les collaborateurs de VIGO présents
sur le tournage ou le montage de L'ATALANTE. Dans la majeure partie
des cas, Pierre PHILIPPE menait les débats, fouillant dans
la mémoire de ses interlocuteurs avec une précision
et une obstination diaboliques. Malheureusement, il était
difficile d'obtenir, 56 ans après, des renseignements dont
la vérité avait été déformée
involontairement par le passé. Un seul dénominateur
commun reste l'ambiance du tournage qui s'est vraisemblablement
déroulé dans l'euphorie générale malgré
le froid persistant et la santé précaire de VIGO durant
le dur hiver 1933. Malgré tout, ces gens gardaient un souvenir
excellent des prises de vues et étaient loin de s'imaginer
à l'époque, qu'ils participaient à l'élaboration
de l'un des plus grands chefs-d'oeuvre de l'histoire du cinéma.
Tout le monde avait peu ou prou le même âge et l'insouciance
comme la bonne humeur chronique étaient de rigueur sur le
plateau. Au fur et à mesure que j'avançais dans l'analyse
image par image du film, je découvrais dans la scène
de la poursuite du voleur de sac que l'un des figurants qui jouait
un poursuivant, ressemblait étrangement à Paul GRIMAULT
, grand maître du dessin animé Français. Je
téléphonais immédiatement à l'intéressé
qui me reçut dans ses studios de la rue Bobillot à
Paris en m'expliquant que Jacques-Louis NOUNEZ, commanditaire du
film, n'était pas favorable au tournage de la scène
du voleur et qu'il n'était pas question de débourser
un seul centime pour la mettre sur pied, craignant les foudres de
la censure. VIGO décida donc avec son équipe de tourner
la scène en cachette, la nuit, gare d'Orléans, avec
des chutes de pellicule, une caméra muette et portable (DEBRIE-PARVO
"L") et l'aide de quelques copains dont les plus célèbres
s'appelaient Pierre PREVERT (qui jouait le rôle du client
pressé), Lou TCHIMOUKOV
, et Paul GRIMAULT
. Malgré l'ambiance clandestine des prises de vues, la police
fut intriguée par le manège et fut bientôt sur
les lieux.
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PREVERT
et ses amis créèrent une véritable diversion
en expliquant à la maréchaussée l'influence des
rayons infrarouge sur la pellicule cinématographique en prise
de vues nocturne ! VIGO avait gagné son pari et put tourner
sa scène comme il l'entendait grâce à l'aide bénévole
de quelques uns de ses amis et à la bénédiction
des agents de ville. Notre restauration avançait, nous avions
contacté toutes les cinémathèques Européennes
afin de récupérer les copies existantes du film de VIGO,
ainsi la Cinémathèque Royale de Belgique nous fut d'un
grand secours. Nous désirions également avoir l'aide
de Freddy BUACHE de la Cinémathèque Suisse, malheureusement
pour nous, BUACHE était visiblement irrité de n'être
pas associé directement à l'opération et se refusa
à toute collaboration, prétextant qu'il n'avait absolument
rien à nous communiquer... Il en fut de même pour Claude
AVELINE. Pendant que je travaillais à la reconstitution de
la bande image, Pierre PHILIPPE travaillait au documentaire de la
présentation du film que lui avait commandé GAUMONT
pour l'occasion. Ainsi, j'eus le bonheur d'aller filmer Jean DASTE
dans sa maison de La Tour en Jarez et le plaisir d'effectuer toutes
les prises de vues additionnelles, puisque j'avais été
désigné comme chef-opérateur de ce court-métrage
par Pierre PHILIPPE. L'équipe de ce prologue avait été
renforcée par la présence de Fred WORMSER, assistant
opérateur et de Vartan KARAKEUSIAN à la prise de son,
qui fut pendant de longues années le recorder des films de
Jean GABIN dans la deuxième partie de sa carrière. Également,
le remontage de L'ATALANTE devenant de plus en plus complexe, je demandais
à mon assistant, Thierry TRELLUYER, de venir grossir les rangs
de la troupe. Les rapports avec GAUMONT étaient excellents,
"la grande maison", comme l'appelait Pierre PHILIPPE, avait
décidé de tout mettre en oeuvre pour que cette restauration
soit une réussite complète. Michel SCHMIDT passait nous
voir une fois par semaine afin de constater comment le travail et
les recherches avançaient. Avec lui, tout était possible
dès qu'il s'agissait d'améliorer la qualité du
film. Jamais je n'avais connu auparavant des conditions de travail
aussi agréables. Dans ce climat, les choses avançaient
forcément vite et bien.
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